Tu seras chercheur en France mon fils…. (1/2)

labyrinthe

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Préambule

Avant tout, je tiens à préciser que les propos qui suivent n’engagent que moi, et en aucun cas les laboratoires et institutions dans lesquelles j’ai passé de formidables moments et qui sont eux aussi soumis au régime que je décris ici. Ces propos sont le reflet à la fois d’expériences personnelles ou partagées avec d’autres collègues dans divers institutions de recherche publique françaises. Ce papier a sans doute un aspect un peu thérapeutique… je m’en excuse.

10 belles années

Un doctorant cherche des idées innovantes. Un post-doc aide à chercher des financements. Et après il cherche un emploi.

J’ai pris le chemin de la recherche en 2006, après quelques années passées dans l’industrie, comme on prend son baluchon pour découvrir de nouveaux espaces. J’ai ainsi passé dix années formidables avec une réelle liberté de pensée, d’agir et un sentiment de véritable émancipation intellectuelle. Dix années de vol en montgolfière avec l’ivresse de voir les choses de plus en plus haut. Mais comme l’aurait soit disant dit Confucius “plus on monte haut dans les arbres, plus on voit loin, seulement on y est plus exposé au vent et on a moins de branches sur lesquelles s’appuyer”. Ce fut dix années de rencontres formidables à travers le monde, de confrontations d’idées, d’encadrements d’étudiants divers et variés, de gestion de projets innovants et parfois compliqués, d’organisation d’évènements (dits d’animation de la recherche), de grand plaisir à écrire nombre d’articles… Dix années de bonheur intégral, et puis malheureusement pour moi… Pschitt !!! Le 31 août à minuit, la carrosse est redevenu citrouille. Grâce à la loi Sauvadet visant à protéger les CDD, je dois stopper ma carrière de chercheur dans toutes institutions publiques car j’ai atteint mon quota des 5 années. Cela évite d’être titularisé de fait, et n’ayant pas réussi à l’être par la voie des concours mon parcours va donc s’arrêter là. Heureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde mais au final beaucoup de candidats et peu d’élus. Ces quelques lignes sont donc à destination de tous ceux qui veulent se lancer dans l’aventure pour qu’ils sachent ce qui les attend en travaillant dans la recherche publique française en post-doc.

A l’attention des jeunes padawan de la recherche bientôt en post-doc

De la besogne ton quotidien sera…

C’est sans aucun doute à ce moment là, jeune padawan, que tu réaliseras que le moment où tu auras fait le plus de recherche aura été ta thèse. Désormais, tu es embarqué dans un projet. Dans le meilleur des cas, tu te retrouveras à la tête d’un workpackage avec toutes les tâches de management qui t’incomberont. A toi les conf call hebdomadaires interminables en anglais, les livrables dithyrambiques à rendre en tant et en heure, les décomptes financiers, les déclarations administratives à faire… Dans le pire des cas, à toi la vérification d’interminables données, la programmation d’infinis process… avec peut-être à la clé un petit article scientifique. Mais tel est ton apprentissage et surtout ton gagne pain !!! A toi de savoir le valoriser car, comme on te le dira sans cesse “c’est bon pour ton dossier“.

Des articles, d’écrire tu ne cesseras…

La recherche est soumise à au moins une loi bien connue de tous : “publier ou périr”, avec comme sous-titre “ton impact factor, tu veilleras”. Point question de publier en français ou dans une revue francophone, et encore moins dans une revue ou conférence organisée à Hawaï qui ne serait indexée que dans Google Scholar. Il faut du lourd, de l’indexé dans PubMed ou Web of Sciences et avec un impact factor (IF) assez élevé. Manque de chance, toutes les spécialités ne sont pas logées à la même enseigne. Certaines plafonnent à 2.5 quand d’autres montent à 30 et plus… Dans la recherche, nous ne sommes pas tous libres et égaux…
Un papier = une idée” et c’est parti pour un processus parfois très long, très très long, très très très long où on peut te demander d’exposer tes travaux brillamment et avec moult  arguments ainsi qu’un état de l’art conséquent… en 5 pages. En sachant que la dernière page est réservée à la bibliographie, et que la première page est réservée au titre, à la liste (parfois très longue) des auteurs, leurs affiliations et le résumé, il te reste donc trois pages pour faire l’impossible. Attention, quand on dit “liste des auteurs”, il ne s’agit pas vraiment de celles comportant toutes les personnes ayant écrit le papier !!! Non, non, il s’agit de l’ensemble des personnes ayant contribué de près ou de loin, voir même de très très loin à l’idée développée dans le papier et qui n’ont pas forcément lu (ou parfois connaissance) de l’article en question. Mais comme on te le dira sans cesse “c’est bon pour ton dossier“. Et, petite précision, on ne peut citer ses parents qui sont pourtant des contributeurs majeurs car ils ont engendré l’auteur principal du papier.
La liste et l’ordre des auteurs est très importante pour des raisons politiques et diplomatiques que tu comprendras rapidement, ainsi que pour le futur de ta carrière. Puis il y a le petit jeu des reviews souvent anonymes à qui on a parfois la possibilité de répondre (mais toujours poliment). Tu apprendras, quand tu auras la possibilité de passer de l’autre côté de la barrière, que certains reviewers sont prévenus très peu de temps avant et qu’ils ne sont pas rémunérés pour faire ça. Alors ne t’étonne pas que parfois certains commentaires soient… étonnants. Je ne saurais que te recommander la lecture de l’excellent blog d’Hervé Maisonneuve à ce sujet (entre autre) : http://www.h2mw.eu/redactionmedicale/2011/02/plus-de-2500-auteurs-sur-des-articles-de-physique.html Si on écrit un livre, pour peu qu’il soit accepté par l’éditeur et qu’il se vende, on peut espérer en tirer quelques dividendes. Ici, point du tout. Dans le meilleur des cas, l’éditeur va vendre l’article environ 30€ et tu n’en verras jamais le moindre centime. Dans le cas de l’Open Access, le lecteur n’a plus besoin de payer. C’est l’auteur qui non seulement ne recevra jamais de dividende, mais en plus va devoir payer (enfin son laboratoire) une somme parfois très conséquente. Et surtout n’oublie jamais que la recherche c’est aussi un peu de marketing. Pense à les diffuser (dans le respect des contrats que tu as signé avant publication) sur Hal, ResearchGate, Academia, etc… Car comme on te le dira sans cesse “c’est bon pour ton dossier“. Et méfie-toi de tous ces mails qui te proposent de diffuser ta thèse et te rendre riche.

Des projets tu monteras…

Pas de projets, pas de sous. Et quand on est en post-docs, pas de sous = pas de salaires. C’est ici que le statut d’intermittent de la recherche et intermittent du spectacle se ressemble le plus : (1) on a une idée de projet, (2) on monte sa troupe, (3) on monte le projet, (4) on cherche des sous, (5) on joue notre spectacle (et il faut des retombées médiatiques, financières…) et (6) on recommence. A tel point que l’on pourrait même imaginer parfois pérenniser pour ceux qui le souhaitent ce statut. Mais il n’existe pas vraiment et on le limite même à 5 ans. L’Etat a cependant inventé le CDI de mission, mais nombre d’universités et d’EPST refusent d’adopter ce système (trop compliqué administrativement et bien d’autres explications).
Bref, la recherche de financements est devenu petit à petit le Pokemon Go du chercheur. Tu distingueras rapidement 3 types de projets après lesquels tu devras courir : les appels à projets “classiques”, les projets ANR et le top du top – les projets européens.

Les appels à projets “classiques”

Ils sont en général émis par des fondations, des collectivités locales… Les règles du jeu sont assez simples et les dossiers plus ou moins long à rédiger. Tu comprendras très vite que le réseau joue un poids important, quasi autant que l’intérêt scientifique. Dans le cas des collectivités locales, le processus de sélection est triple : scientifique (par un collège d’experts appartenant à un pôle de compétitivité), puis financier (par des personnes compétentes de la collectivité locale) et enfin politique – ou plutôt par les élus (le peuple est souverain, et les deux premiers deviennent presque consultatifs à côté). Attention aux surprises, il faut penser “projet politique” ou “projet marketing” avant projet scientifique. Une certaine expérience en la matière peut s’avérer nécessaire. Et comme on te le dira sans cesse “c’est bon pour ton dossier“.

Les projets ANR

Le maître mot que tu entendras sans arrêt est “EXCELLENCE”. Tout ne doit plus être qu’excellence !!! Alors pour ne financer que des projets d’EXCELLENCE, on a créé l’Angence Nationale pour la Recherche (on aurait dû ajouter “De Financement”). Les règles du jeu sont fort simples. Avec tes collègues de ton laboratoire, vous passerez quelques mois à composer une équipe autour d’une idée puis à rédiger un document de quelques pages pour le mois d’octobre. Tout comme pour l’article du même gabarit, vous devrez y exposer une idée excellente avec une équipe non moins excellente. Si vous avez la chance d’être acceptés en première lecture (environ une chance sur 2), vous aurez alors le gros document excellent à rédiger. Si tu fais parti de l’équipe porteuse du projet, vous allez passer encore quelques mois à aller à la pêche (avec une infinie patience et un nombre incalculable de relances) aux informations auprès de vos divers partenaires favoris en listant une série de workpackages évidemment excellents et bien sûr un budget excellent. Après tous ces mois de durs labeurs mais excellents, vos apprendrez que votre projet est certes excellent mais qu’il n’a pas été retenu. Taux de réussite affiché : 8%. C’est à dire que 92% des projets soumis sont rejetés !!! Un article dont je ne trouve plus la référence à l’heure où j’écris ces lignes (Canard enchainé ou Rue 89) s’était amusé à totaliser les mois/hommes consacrés à l’écriture de ces 92% puis à comptabiliser le coût en termes de salaires cumulés suivant cette quantité. La somme obtenue dépassait le budget distribué par l’ANR… No comment… C’est néanmoins très formateur et même un EXCELLENT exercice. En tant que post-doc, le choix pour être porteur de projet est relativement limité (Projet Jeune Chercheur notamment), mais les contributions sont infinies. Et comme on te le dira sans cesse “c’est bon pour ton dossier“.

Les projets européens

Dans cette quête, jeune padawan, ce sera plutôt Bilbo le Hobbit que Star Wars. Le porteur de projet va devoir composer une équipe avec des gens issus d’autres peuplades : des nains, des elfes, des Hobbits… dans le but d’aller chatouiller les naseaux de Smaugol H2020 afin d’espérer lui récupérer quelques subsides pour les 5 prochaines années. Les chances de réussite y sont infiniment maigres (pire qu’un ANR) avec de 3 à 5% de chance d’arriver au but. Tu apprendras que dans certaines contrées, des entreprises se sont même spécialisées dans ce business. Et il est très fortement recommandé d’avoir l’aide de quelques magiciens du genre de Gandalf. Le processus est long, complexe, hautement politique et la concurrence est très rude. Mais pour celui qui l’obtient, c’est le Graal !!! Et si tu as la chance d’avoir participé à cette quête, et qui plus est de décrocher le fameux sésame, alors ce sera EXCELLENT pour ton dossier.

Suite au prochain épisode où je te parlerais de l’animation de la recherche, de la valorisation et des concours.

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